Brussels Philharmonic | dreams

DREAMS

notes de programme

explication : Aurélie Walschaert
21.01.2023 DREAMS

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Ce programme conçu par le chef d'orchestre Kazushi Ono présente des œuvres, connues et moins connues, de compositeurs contemporains qui toutes oscillent entre rêve et réalité.

Le compositeur américain John Adams (1947-) fait le lien entre tradition et avant-garde. The Chairman Dances, un fox-trot entraînant à la section centrale onirique, est devenu un classique du répertoire orchestral. La musique du compositeur français Henri Dutilleux (1916-2013) rappelle l'impressionnisme. Son concerto pour violon L’Arbre des songes est pure poésie. Dreamtime du compositeur japonais Toru Takemitsu (1930-1996) et le cycle de chansons Dream of the song du compositeur britannique George Benjamin (1960-) sont tout aussi évocateurs et sensuels.

Fox-trot pour orchestre

Avec un père qui jouait de la clarinette, une mère qui chantait dans des big bands et un grand-père dont le club offrit une scène notamment à Duke Ellington, John Adams grandit dans un creuset de styles musicaux différents. Alors qu’il était étudiant à Harvard, un monde nouveau s'ouvrit à lui : son professeur Leon Kirchner, lui-même ancien élève de Schoenberg, lui montra la voie de la musique d'avant-garde. Pendant longtemps, Adams chercha un moyen de concilier ce langage tonal progressif avec ses préférences musicales ; il finit par le trouver dans le minimalisme.

Dans son livre The Rest is Noise, le critique musical et écrivain Alex Ross résume bien le style d'Adams : « C'est le romantisme américain d’aujourd’hui, qui honore les fantômes de Mahler et de Sibelius, est branché sur le processus minimaliste, pique les sons du jazz et du rock, fouille dans les dossiers de l'innovation d'après-guerre. » The Chairman Dances, Foxtrot for Orchestra (1985) en est une excellente illustration. Adams y développe le minimalisme avec une palette expressive de tempi, d'harmonies et d'effets dramatiques tout en s'inscrivant dans la tradition folklorique américaine avec un fox-trot et des éléments issus du jazz.

Selon Adams, cette œuvre fut un « échauffement » pour son opéra Nixon in China : « À cette époque, en 1985, je devais honorer une commande longtemps différée pour le Milwaukee Symphony, mais comme j'avais déjà lu le scénario du troisième acte de Nixon in China, j’étais impatient de travailler à cette pièce. J'ai donc conçu The Chairman Dances comme un “fox-trot” pour le président Mao et son épouse Jiang Qing [...]. Dans la scène surréaliste à la fin de l'opéra, elle interrompt le formalisme compassé d'un banquet officiel, bouscule les lenteurs du protocole et invite le président, qui n'est en fait qu'un gigantesque portrait de quarante pieds accroché au mur, à “descendre, vieil homme, pour danser”. »

L’Arbre des songes

Henri Dutilleux aimait prendre le temps de composer. Sa méthode de travail méticuleuse ne lui permit peut-être qu’une production limitée, mais la qualité et la sophistication de son œuvre sont confondantes. La charge émotionnelle et le caractère direct de sa musique lui valurent en outre d'être apprécié dans le monde entier à la fois par le public et par les artistes. C'est ce qu’exprime un article du Monde publié à l'occasion de la création tant attendue de L'Arbre des songes, le 8 novembre 1985 : « Annoncée pour 1980, puis pour 1983, l'œuvre a été créée mardi soir (et diffusée en direct sur France Musique) par ses dédicataires Isaac Stern et l'Orchestre national, sous la direction de Lorin Maazel ; mais on ne tiendra pas rigueur à son auteur, acclamé par le public d'un Théâtre des Champs-Élysées rempli jusqu'aux loges aveugles, d'avoir poli aussi longtemps cette partition d'une beauté rayonnante. »

Dutilleux écrivit donc son concerto pour violon L'Arbre des songes, commandé par Radio France, à l’occasion du soixantième anniversaire du violoniste Isaac Stern. Le compositeur n'était pas intéressé par la bravoure virtuose ni par la structure classique en quatre mouvements. Pour contourner cette tradition, il inséra trois interludes entre les quatre mouvements, chacun de caractère différent : « Le premier est pointilliste, le deuxième monodique et le dernier part d'une certaine immobilité. Le rôle du soliste est loin d’y être passif ; à la fin du deuxième de ces passages, il se greffe sur l'orchestre, comme son double. Ce rôle de double est d’ailleurs très apparent dans l'épisode central (le mouvement lent), où le hautbois d'amour et le violon solo se renvoient leur image en un jeu de miroirs. » Cette structure symétrique est caractéristique de l'ensemble de l'œuvre. Le titre fait en effet référence à l'atmosphère, à la structure et au développement thématique : « Dans l'ensemble, la pièce pousse un peu comme un arbre, car la multiplication et le renouvellement constants de ses branches [sont] l'essence lyrique de l'arbre. Cette image symbolique, ainsi que la notion de cycle saisonnier, ont inspiré mon choix de L'Arbre des songes comme titre de la pièce. »

Le temps du rêve

Toru Takemitsu est en grande partie autodidacte : il apprit à composer en étudiant différents styles, du jazz et de la musique de film à la musique d'avant-garde de Cage en passant par Debussy et Schoenberg. Grâce notamment à Stravinsky, qui fit l'éloge de son travail dans la presse, il devint le premier compositeur japonais à bénéficier d'une certaine considération en Occident. Takemitsu considère qu’il fait le lien entre les cultures occidentale et japonaise : « Je veux m’inscrire à la fois dans la tradition japonaise et l'innovation occidentale ; maintenir les deux styles musicaux est devenu le point central de mon processus de composition. C'est une contradiction que je ne veux pas résoudre ; au contraire, les deux styles doivent se faire concurrence. Je veux atteindre une sonorité aussi intense que le silence. »

La musique de Takemitsu semble poétique, pleine de riches accords et de mélodies brumeuses, mais derrière, la toile sonore est toujours construite avec beaucoup de précision. Comme Debussy, son modèle, il attache une grande importance au timbre et aux effets subtils et décrit sa musique comme « une peinture en rouleau déployée ». Pour Dreamtime, une commande du Nederlands Dans Theater, il s'est inspiré de la mythologie des aborigènes d'Australie. C'est un monde où rêve et réalité se côtoient : « De même qu'un rêve, avec tous ses détails, évoque un tout inattendu et irréel, dans cette œuvre, de courts épisodes semblent s'enchaîner de manière incohérente pour former un tout musical. Les subtiles variations de rythme et de tempo ne font qu'accentuer le sentiment de flottement. »

La musique de George Benjamin s’ancre notamment dans le langage coloré de l’impressionnisme. Les qualificatifs d’« enchanteur », de « mystérieux », de « sensuel » reviennent souvent dans les critiques de son cycle de chansons Dream of the song pour orchestre, contre-ténor et chœur de femmes. Les textes chantés, des poèmes hébraïques de Samuel Ha’ Nagid et Salomon Ibn Gabirol et des vers espagnols de Federico García Lorca, remontent tous à l'Andalousie du IXe siècle. En faisant chanter les poèmes hébraïques dans une traduction anglaise par le contre-ténor et les vers originaux espagnols par les voix de femmes, Benjamin crée une cohérence particulière : « Cela s'exprime de la plus belle des manières dans le dernier mouvement, dans lequel le soliste et le chœur chantent simultanément deux visions de l'aube conçues à mille ans d'intervalle. »