Brussels Philharmonic | lettre d'Alena Baeva

lettre d'Alena Baeva

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La brillante Alena Baeva est à l'honneur avec son interprétation signature du Concerto pour violon n° 1 de Chostakovitch, l'œuvre même qui lui a valu le titre de lauréate au Concours Reine Elisabeth en 2005. « Elle parle de peur, de solitude, de défi et d'ironie amère, mais aussi de rêves et d'idéaux », explique-t-elle.
Découvrez ci-dessous les notes de programme complètes d'Alena Baeva.
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Violin Concerto No. 1

Dmitri Chostakovitch

Le Premier concerto pour violon de Chostakovitch est un voyage inoubliable. C’est un chef-d’œuvre complexe – brillamment construit, d’une immense portée émotionnelle et qui transforme à jamais quiconque l’écoute ou le joue. Après une préparation minutieuse et un alignement de nos visions musicales, l'interprétation devient un saut dans l'inconnu – un monde où je veux rester ouverte, alerte, vulnérable et prête pour les miracles qui s'accomplissent parfois sur scène. J'ai joué cette œuvre avec le maestro Kazushi Ono à Tokyo en 2025, et je suis reconnaissante d'avoir eu la chance de travailler avec un musicien aussi profond qu'inspirant. Je me réjouis d'avance de notre collaboration avec le Brussels Philharmonic.

Chaque mouvement est empreint d'imagination et de nuances émotionnelles. Le premier mouvement s’apparente à un réveil désorienté, où l'on cherche à voir à travers le brouillard, à travers le temps lui-même. Le deuxième est sauvage et tranchant, débordant d'une énergie rebelle et dionysiaque qui maintient tout le monde sur le qui-vive. Le troisième mouvement – structuré comme des variations sur un thème de passacaille – est d'une sincérité bouleversante et magnifiquement orchestré, poussant la palette expressive de l'orchestre jusqu'à ses limites. La cadence qui suit en est le sommet expressif absolu, un point culminant de rêves, de solitude, d'idéaux, de victoires et de défaites. C’est un effort physique et mental épuisant, mais c’est indispensable !

Le finale jaillit avec une joie extatique et débordante, semblable à une fête populaire frénétique – une danse à couper le souffle. La légende raconte que David Oistrakh, qui a travaillé en étroite collaboration avec Chostakovitch et a assuré la création du concerto, a demandé au compositeur d'insérer une courte pause avant le dernier mouvement car, après la cadence, le soliste n'a plus rien à donner. Chostakovitch a ajouté quelques mesures de repos pour le violon, mais le finale éclate tout de même – exubérant et irrésistible.

Mon professeur, Eduard Grach, a étudié avec David Oistrakh pendant quelques années. Il insistait sur l’importance d'être alerte, expressif et sincère dans ce concerto. Son poids émotionnel est au cœur même de l’interprétation que nous avons développée ensemble. Il y a une nécessité d’exprimer quelque chose qui dépasse l’entendement ; quelque chose de presque métaphysique. Cette direction s’est imposée à moi de manière assez naturelle. Certaines musiques vous parlent instantanément, et avec ce concerto, j'ai toujours eu le sentiment de comprendre sa vérité émotionnelle, même s'il faut toute une vie pour en saisir pleinement toutes les dimensions historiques.

Une autre facette de cette œuvre résonne profondément, tout particulièrement en nos temps troublés. Elle a été écrite dans le silence, sous l'oppression, et reflète une réalité où la vérité devait être masquée, ou murmurée dans un langage musical que seuls les initiés pouvaient décoder. Chostakovitch était une personne extrêmement sensible et anxieuse. Il vivait dans la peur constante de la dénonciation ou de la disparition. On ressent cette tension et cette contradiction intérieure dans chaque mesure de ce concerto – c'est une musique écrite par quelqu'un qui devait mener une double vie, livrant toujours les observations les plus profondes et les plus significatives sur le monde, tout en y étant rarement autorisé à s'exprimer librement. Sa musique exprime souvent ce qui ne pouvait être dit à voix haute – elle parle de peur, de solitude, de défi, d'une ironie souvent amère, mais aussi de rêves et d'idéaux.

Alena Baeva