Richard Strauss Don Juan, op. 20 (1888)
Iannis Xenakis Empreintes (1975)
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Ludwig van Beethoven Symphonie n° 8 en fa majeur, op. 93 (1812)
[toutes les notes de programme]
24.10.2026 FLAGEY BRUXELLES
Le Don Juan de Richard Strauss, Empreintes d'Iannis Xenakis et la Huitième Symphonie de Ludwig van Beethoven ne comptent peut-être pas parmi les œuvres les plus célèbres de leurs compositeurs respectifs. Strauss est avant tout associé à ses opéras ainsi qu'à ses poèmes symphoniques les plus célèbres, Till l'Espiègle et Ainsi parlait Zarathoustra. Xenakis est surtout connu pour son Poème électronique, conçu pour le Pavillon Philips de l'Expo 58 – et, dans une moindre mesure, pour Metastaseis, la partition qui inspira l'architecture même de ce bâtiment. Quant à la Huitième Symphonie de Beethoven, elle demeure inévitablement dans l'ombre de la monumentale Neuvième qui lui succéda.
Cela ne signifie évidemment pas qu'il s'agisse d'œuvres mineures. Bien au contraire : chacune mérite d'être redécouverte, précisément parce qu'elle incarne une étape bien particulière dans l'évolution artistique de son compositeur.
Avec Don Juan, Strauss trouve véritablement sa voix de compositeur. Ses premières œuvres restent relativement traditionnelles dans leur forme : deux symphonies, un concerto pour cor et un concerto pour violon. Ce n'est qu'au milieu des années 1880, lorsqu'il se lie d'amitié avec le violoniste et compositeur Alexander Ritter, qu'il parvient à s'affranchir du poids de la tradition – celle de l'histoire de la musique comme celle de son propre héritage familial, marqué par un père farouchement conservateur. Ritter fit de Strauss un wagnérien, reconnaîtra plus tard ce dernier. Plus encore, il lui fit prendre conscience du formidable pouvoir évocateur de la musique.
Au cours d'un voyage en Italie à cette époque, Strauss note dans les marges des lettres adressées à sa mère quelques « impressions tonales » du pays, esquisses qu'il développera par la suite dans Aus Italien. Le musicologue Bryan Gilliam y voit « son premier pas hésitant dans l'univers du poème symphonique ». Encouragé par Ritter, Strauss approfondit ensuite sa réflexion esthétique. Il considérait qu'il était du devoir de tout artiste d'inventer une forme nouvelle pour chaque sujet, et trouva cette liberté dans le poème symphonique – un genre où la musique cherche à évoquer des sujets concrets, souvent empruntés à la littérature ou aux arts plastiques.
Si Don Juan n'est pas son premier poème symphonique – cet honneur revient à Macbeth (1888) –, il est le premier à être créé en concert. La première, donnée à Weimar, est un véritable événement. Strauss y triomphe comme chef d'orchestre, mais c'est surtout l'originalité de sa musique qui frappe le public. Le choix audacieux de Don Juan comme protagoniste et, plus encore, la manière dont Strauss donne vie à ses aventures par le seul langage orchestral lui valent une réputation de moderniste. Ayant trouvé la forme qui lui convient, il composera dans les années suivantes plusieurs poèmes symphoniques majeurs, parmi lesquels Till l'Espiègle, Ainsi parlait Zarathoustra, Don Quichotte et Une vie de héros.
Empreintes (1975) peut être considéré comme l'œuvre du retour chez Xenakis. Les procédés et les idées qu'il y développe constituent en effet le fondement de son langage musical depuis les années 1950. Il s'agit notamment de l'emploi de masses sonores amorphes et du concept de « transformation », au cœur de son essai Les Métastassis, qui servit également de point de départ à son œuvre fondatrice, Metastaseis. Le musicologue Peter Hoffmann résume cette pensée comme « le développement continu de vastes structures de glissandi d'une part, et les transpositions et permutations soudaines des hauteurs d'autre part ».
À partir des années 1960, Xenakis s'oriente toutefois vers d'autres champs de recherche, en particulier les théories mathématiques. Les processus stochastiques – modèles permettant de décrire les probabilités au sein d'événements apparemment aléatoires – deviennent progressivement un principe essentiel de sa pensée musicale. Il expose cette relation entre mathématiques et composition dans son ouvrage Musiques formelles et met ces concepts en pratique dans nombre de ses œuvres. Parallèlement, il s'intéresse de plus en plus aux possibilités offertes par la musique électroacoustique.
Si l'on peut considérer Empreintes comme une œuvre de retour, c'est parce qu'elle est écrite exclusivement pour des instruments acoustiques et parce que Xenakis y remet les glissandi au premier plan. Dans de larges passages de la partition, les interprètes – principalement les cordes et les cuivres – ne reçoivent pas de hauteurs précises, mais seulement deux limites entre lesquelles ils doivent évoluer par un mouvement continu. À ces vastes trajectoires sonores, Xenakis oppose des cellules rythmiques répétitives, staccato, construites sur une seule note. Dans le livret de l'enregistrement de l'œuvre, Nouritza Matossian décrit cette opposition comme « une combinaison de deux points de vue extrêmes. Dans le premier, c'est comme si nous contemplions un diorama représentant un immense paysage, avec des horizons lointains, des ciels immenses et des formes indistinctes au premier plan, dont certaines sont éclairées par-dessous et par l'arrière, à l'image des nuages altostratus et cirrus au coucher du soleil. Dans le second, nous nous trouvons au cœur de ce qui semble être un processus industriel, écoutant le flux de données qui l'accompagne. » Aussi poétique que puisse paraître cette image, les sciences exactes ne sont jamais bien loin dans l'univers de Xenakis.
Si Don Juan marque un commencement et Empreintes un retour aux sources, la Huitième Symphonie de Beethoven apparaît, elle, comme un point final. Non en raison de la musique elle-même, mais du contexte dans lequel elle voit le jour. Aux alentours de sa création, en 1812, Beethoven traverse une période particulièrement difficile sur le plan personnel. Il tente en vain d'empêcher le mariage de son jeune frère, qu'il juge inapproprié, semble se résigner, contre son gré, à une vie de célibataire, connaît d'importantes difficultés financières et sera bientôt entraîné dans un long procès concernant la tutelle de son neveu Karl.
Lorsqu'il parvient enfin à surmonter ces épreuves, près de dix ans plus tard, Beethoven est devenu un autre homme – et un autre compositeur. À bien des égards, sa Huitième Symphonie constitue en quelque sorte son dernier grand accomplissement dans un langage hérité du passé. Elle fait un clin d'œil aux jeux métriques de la Symphonie « L'Horloge » de Haydn et remplace le scherzo habituel par un Tempo di Menuetto d'une élégance toute classique. Dans son ensemble, cette symphonie se révèle plus raffinée, plus douce et moins fougueuse que ce que l'on associe généralement à Beethoven.
Alors même qu'il avait déjà commencé, depuis plusieurs années, à repousser les frontières du langage symphonique, Beethoven semble ici jeter un dernier regard attendri sur la tradition. Une ultime fois, il se laisse séduire par les formes héritées du passé avant de faire voler en éclats le genre avec sa Neuvième Symphonie. Comme l'écrivent les musicologues Joseph Kerman et Alan Tyson dans leur contribution au New Grove Dictionary of Music and Musicians : « Beethoven n'aurait pu imaginer un geste d'adieu plus chaleureux avant de prendre congé, pour un temps du moins, de la symphonie. »