Sergueï Rachmaninov Concerto pour piano n° 4 en sol mineur, op. 40 (1941)
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Max Reger Quatre poèmes symphoniques d'après A. Böcklin, op. 128 (1913)
Alexander Scriabin Symphonie n° 4, op. 54 « Le Poème de l'extase » (1908)
[toutes les notes de programme]
19.12.2026 FLAGEY BRUXELLES
Presque toute sa vie, Rachmaninov a mené de front ses carrières de compositeur et de pianiste, perpétuant ainsi la tradition du compositeur virtuose. Son Premier Concerto pour piano, œuvre de jeunesse, a donné le ton de sa carrière ; le Deuxième lui a permis de renouer avec le succès après un long blocage créatif ; le Troisième lui a servi de carte de visite lors de sa première tournée aux États-Unis, en 1909-1910. En 1913, il envisageait déjà d’en ajouter un quatrième, mais il a fallu attendre 1926 pour qu’il s’y consacre pleinement.
Les bouleversements de la révolution d’Octobre de 1917 ont contraint Rachmaninov à quitter son pays natal et à reconstruire sa vie ailleurs. Après un passage par la Scandinavie, il a rejoint les États-Unis, où il s’est rapidement constitué un vaste réseau en tant que pianiste de concert, assurant ainsi la subsistance de sa famille. Durant cette période, il n’a composé qu’une poignée d’œuvres majeures. Sa carrière de concertiste lui prenait l’essentiel de son temps et s’accompagnait d’un stress considérable. Mais ce qui lui manquait par-dessus tout, c’était la culture de son pays natal, ainsi que l’atmosphère idyllique et le calme absolu de son cher domaine d’Ivanovka, où il se retirait autrefois pour composer. « Depuis dix-sept ans, depuis que j’ai perdu mon pays, je me sens incapable de composer. Lorsque je passais l’été dans ma ferme en Russie, je prenais plaisir à mon travail. Certes, j’écris encore de la musique, mais cela n’a plus le même sens pour moi », confiait-il en 1933 dans un entretien avec le Daily Telegraph.
En 1926, il a enfin pu prendre une année sabbatique et concrétiser son projet de quatrième concerto pour piano. Les années précédentes, il avait assisté aux créations de Rhapsody in Blue et du Concerto en fa de George Gershwin, deux œuvres qui l’avaient manifestement inspiré. Son Quatrième Concerto pour piano a été créé le 18 mars 1927 par le Philadelphia Orchestra sous la direction de Leopold Stokowski. La critique a été impitoyable : les amateurs de ses précédents concertos regrettaient l’absence de grandes mélodies amples et de cohérence, tandis que les défenseurs du modernisme jugeaient l’œuvre désuète. Rachmaninov a repris sa partition et l’a profondément remaniée, s’attachant surtout à la longueur du dernier mouvement et à l’écriture pianistique. Mais l’accueil est resté tiède et le compositeur insatisfait. Deux ans avant sa mort, il a révisé l’œuvre une dernière fois, sans qu’elle obtienne pour autant une véritable reconnaissance.
1/ Der geigende Eremit, Arnold Böcklin
2/ Im Spiel der Wellen, Arnold Böcklin
3/ Die Toteninsel, Arnold Böcklin
4/ Bacchanal, Arnold Böcklin
Les tableaux du peintre symboliste suisse Arnold Böcklin (1827-1901), qui ont inspiré à Reger ses Vier Tondichtungen nach A. Böcklin, étaient très populaires au tournant du XXe siècle. Leurs reproductions circulaient dans toute l’Europe. Die Toteninsel suscitait un engouement particulier : plusieurs compositeurs, dont Rachmaninov et Reger, ont choisi de traduire en musique les impressions que leur inspirait ce tableau. Rachmaninov lui a consacré un poème symphonique entier ; Reger a donné à son interprétation une place centrale dans un cycle en quatre mouvements. Il décrivait cette série de poèmes symphoniques comme une « incursion dans le domaine de la musique à programme ». Il indiquait ainsi qu’il n’abandonnait pas complètement la musique absolue, mais explorait simplement une voie de traverse.
Avec ses Vier Tondichtungen nach A. Böcklin, Reger cherchait moins à décrire les tableaux qu’à en saisir l’âme par la musique. Les quatre mouvements traversent des atmosphères contrastées : du désir silencieux de Der geigende Eremit et de la tension espiègle de Spiel der Wellen à la sombre intensité de Die Toteninsel. Dans le dernier mouvement, Bacchantenfest, le soleil perce à nouveau et la fête éclate. Reger a composé l’œuvre à Meiningen durant l’été 1913 et en a lui-même dirigé la création le 12 octobre de la même année, à Essen, avec le Städtisches Orchester. Ce devait être l’une de ses dernières grandes œuvres orchestrales : il est mort à peine trois ans plus tard.
Poème de l’Extase est la Joie de l’Action Libérée. Plus le cœur de la vie bat fort et plus ses rythmes se précipitent, plus l’Esprit prend clairement conscience que sa nature se confond avec celle de la créativité. Lorsque l’Esprit aura atteint le sommet suprême de son activité et se sera affranchi des étreintes de la téléologie et de la relativité, lorsqu’il aura entièrement épuisé sa substance et son énergie active libérée, le Temps de l’Extase adviendra.
Scriabine n’a abordé les grandes formes orchestrales que plus tard dans sa carrière. Ses cinq symphonies, écrites entre 1899 et 1910, témoignent de son évolution d’un style postromantique vers une écriture moderniste. Il s’est peu à peu passionné pour la poésie symboliste et les écrits philosophiques de Nietzsche, de Kant et de théosophes comme Blavatsky. Ces lectures l’ont aidé à comprendre sa place dans le monde. Scriabine se voyait ainsi comme un messie appelé à transformer le monde par sa musique. Il considérait sa naissance le jour de Noël comme le signe ultime de cette vocation. Cette vision personnelle et radicale s’est exprimée avec une intensité croissante dans ses grandes œuvres orchestrales.
Les titres particuliers que Scriabine donnait à ses œuvres orchestrales, avec une prédilection pour le terme « Poème », renvoyaient à leur contenu extramusical et philosophique. Pour Poème de l’Extase, également connu comme sa Quatrième Symphonie, il a lui-même écrit le poème à l’origine de la musique. Dans une note de programme, il présentait ainsi l’œuvre : « Poème de l’Extase est la Joie de l’Action Libérée. Plus le cœur de la vie bat fort et plus ses rythmes se précipitent, plus l’Esprit prend clairement conscience que sa nature se confond avec celle de la créativité. Lorsque l’Esprit aura atteint le sommet suprême de son activité et se sera affranchi des étreintes de la téléologie et de la relativité, lorsqu’il aura entièrement épuisé sa substance et son énergie active libérée, le Temps de l’Extase adviendra. »
Le mysticisme n’offrait pas seulement à Scriabine une orientation philosophique : il lui inspirait aussi une nouvelle organisation des sons, au-delà des limites de la tonalité fonctionnelle. Cette recherche l’a conduit à multiplier les modulations et à développer une écriture chromatique, mais aussi à élaborer le fameux accord mystique : un ensemble dissonant de six sons dans lequel il puisait les accords et les mélodies d’une composition entière. Dans le poème symphonique Poème de l’Extase, Scriabine a employé cette méthode pour pousser la tension harmonique à son paroxysme. La délivrance ultime ne survient qu’à la toute fin, lorsque l’orchestre au complet fait entendre le seul accord consonant de l’œuvre.